Avant de commencer cet article, je tiens à préciser qu’il est basé sur ce que je peux observer dans mon école (à la campagne, une petite école publique et ouverte d’esprit). Les choses ne se passent pas de la même façon partout, entre écoles privées, publiques, plus grandes, plus petites... Mais ça peut vous donner une bonne idée de comment les choses fonctionnent et des différences avec la France. Je complèterai si je trouve de nouvelles choses à dire.

En ce qui concerne la formation des profs : si j’ai bien compris, ils passent un Master (bac +5) à l’université, et ça leur tient lieu de diplôme de prof. Pas de concours. Résultat : beaucoup de gens réussissent le Master, il n’y a pas de véritable limite au nombre de lauréats, et il n’y a pas assez de postes pour tout le monde. Les jeunes profs sans poste se retrouvent alors contraints de démarcher les écoles, de faire des remplacements jusqu’à trouver un poste fixe, de s’expatrier, de rentrer vivre chez leurs parents en attendant, ou bien de changer de métier.

 

Là, une petite comparaison avec le système français s’impose, pour ceux qui ne le connaissent pas trop (les autres peuvent sauter le paragraphe^^). Jusqu’aux réformes imposées par le gouvernement Sarkozy et cette chère Pécresse en 2009, vous aviez le choix entre deux concours de niveaux différents pour devenir prof : le Capes (après un bac +3) ou l’Agrégation (après un bac +4, maintenant c’est après un bac +5). Tant que les concours étaient encore bien en place, le nombre de diplômés et celui de postes étaient à peu près en adéquation, on ne donnait le diplôme qu’au nombre de gens dont on avait besoin, ceux qui avaient le mieux réussi le concours bien sûr ! Ça avait l’avantage de donner du travail aux diplômés, les autres pouvaient retenter leur chance l’année d’après ou se réorienter. Bien sûr tout n’était pas rose, mais on évitait le pire, c’est à dire la précarité malgré le diplôme. Le gouvernement a décidé de remplacer ces concours par des Masters « enseignement » (avec concours bidon en plus) soi-disant pour faire comme nos voisins européens (cette manie de rabaisser le niveau à celui des autres… si tous vos voisins se tirent une balle dans le pied, vous le ferez aussi ? Bonjour la logique. Bref. Je me calme !). Le dernier « vrai » Capes était la session 2010. L’Agrégation subira sûrement le même sort. Pour l’instant ils n’y touchent pas trop car c’est relié à Normale Sup, à l’élite. Tous n’ont pas les moyens de payer les plus longues études qui mènent à l’Agreg et se retrouvent contraints de faire les Masters « enseignement », qui comme ils sont tous récents, sont mal organisés. Le problème est que certains auront leur Master mais pas leur concours. Que feront ces étudiants demi-diplômés, sans possibilité de redoubler? Ils se retrouveront profs précaires, éternels remplaçants sous-payés et corvéables à merci. Maintenant que le Capes est en miettes, les jeunes profs français peuvent s’attendre à la même galère que les Irlandais, l’optimisme irlandais en moins. Quand j’explique à mes collègues qu’en France on avait les concours, ils me disent que c’est super comme système. Et quand je leur dis qu’une bande de pas doués a décider de les « réformer » et de mettre des Masters à la place, ils trouvent ça incompréhensible !

 

Voilà pour le formation et mon coup de gueule de la journée ! Mais je ne dois pas trop penser au gouvernement français car si je suis allée en Irlande c’est bien un peu pour le fuir…

Détail important et frappant quand on est prof en Irlande : la plupart du temps il faut enseigner plusieurs matières (deux). C’est le cas dans mon école. C’est aussi ce qui risque de nous arriver en France à l’avenir. Mes collègues profs de français sont aussi profs d’espagnol, d’histoire, de géographie, de théatre (selon les cas). Du coup ils ne sont des pros dans aucune des deux matières. Leur niveau de français doit être équivalent à mon niveau d’anglais en sortant de terminale. Et ce qui est absurde c’est que même dans des petites écoles comme la mienne il y a plusieurs profs pour chaque matière. Plutôt que d’avoir un prof de français à temps plein et disons un prof d’histoire à temps plein, ils ont deux profs qui font les deux. Question de flexibilité… (c’est aussi parce que les élèves ont le choix des matières et les besoins fluctuent beaucoup selon les années). On peut voir cela comme un avantage si on aime deux domaines et qu'on veut pouvoir enseigner les deux.

A part les deux matières, il peut y avoir des charges en tant que surveillant (il n’y a pas de pions dans mon école, les profs surveillent tour à tour), on vous demandera probablement de remplacer vos collègues au pied levé même si c’est pas du tout votre matière, et puis il y a aussi les charges de prof principal d’une classe, prof référent d’une matière ou d’un niveau entier (par exemple, de toutes les classes de 1ère année), de conseiller d’orientation parfois.

 

Je ne sais pas comment ça marche pour les heures de surveillance, mais je sais qu’un prof est censé faire 22 heures par semaine.C’est un peu plus qu’en France il me semble… Sauf qu’ici (dans mon école, encore une fois) ils ont pas l’air assommés par le boulot qu’ils ramènent à la maison. Déjà, il n’y a pas de contrôle continu (j’y reviendrai) donc moins de copies à corriger qu’en France. En suivant les livres vous pouvez vous dépatouiller à organiser votre cours dans 5 minutes avant le début. Cette technique marche bien avec les petits, j’ai un collègue qui ne prépare jamais ses cours à l’avance, il y réfléchit en arrivant le matin. J’ai aussi testé ça une fois en le remplaçant à la dernière minute. Avec les grands on utilise beaucoup des annales du bac, pareil, ça demande peu de préparation. Je doute que ce soit passionnant pour les élèves… Mais dans mon école ils jouent beaucoup la sécurité en suivant les programmes à la lettre. C’est pour ça que je ne fais pas cours seule, les profs ont trop peur que les élèvent ratent certaines choses. Je vais juste avoir un peu les 6ème années à partir de janvier, pour les entraîner à l’oral du bac.

 

Le contrôle continu donc ! Aussi étrange que ça puisse paraître, dans mon école ça marche comme à la fac : il n’y a pas de notes pendant les semaines de cours normales. Et trois fois dans l’année (à la fin des trimestres) il y a une semaine avec que des examens. Je me dis que c’est peut-être car ils ont peu d’heures de cours pour chaque matière et qu’ils ne veulent pas « perdre de temps » à faire des interros. Mais je trouve ça complètement suicidaire ! Pour retenir une chose la plupart du temps on a besoin de la répéter, de pratiquer. Et là les élèves peuvent s’en tirer en faisant plus ou moins leurs devoirs, à rien réviser pendant des mois. Et après ils se mettent à bosser comme des malades (je suppose) deux jours avant les exams. Je suis sûre que si mes élèves oublient plein de trucs du français c’est parce qu’ils n’ont pas assez d’interros, ils ne sont pas obligés de réviser assez souvent. Les profs peuvent bien donner des devoirs ou des petits tests s’ils veulent, on fait ça avec les 6ème années. Mais il n’y a pas de vraie note, c’est juste pour donner une idée du niveau des élèves et les entraîner. Et s’ils refusent de le faire, on n’a pas de véritable moyen de les y inciter. Ce n’est pas comme ça dans toutes les écoles, certaines ont du contrôle continu. Je ne sais pas vraiment pourquoi la mienne ne l’a pas, faudrait que je pose la question…

 

La relation entre le prof et l’élève est un petit peu différente de ce qui se passe en France, mais je dirais que ça dépend vraiment des profs. C’est juste que les profs ont l’air de bien connaître leurs élèves, et ce n’est pas forcément parce que nous sommes à la campagne. En France aussi j’étais au collège à la campagne et c’était pas comme ça. C’est peut-être juste parce que les Irlandais sont plus euh… plus sociables peut-être, ils sortent plus, ou plus attachés à leur « communauté ». Parfois je trouve que les profs sont un peu comme aux Etats-Unis, assez proches des élèves tout en gardant leur autorité. Et le bon côté de ça c’est que dans la rue les élèves viennent vous dire bonjour, voire discuter avec vous. Même les cancres. Surtout les cancres !

 

Comme on ne peut pas trop utiliser les notes comme moyen de pression (et encore je suis pas sûre que ça marcherait, les élèves irlandais sont de grands flemmards) il y a tout un dispositif d’avertissements et de punitions (j’ai lu ça dans le règlement de mon école… je vous ferai pas la liste c’est ennuyeux). Il n’y a rien de bizarre ou de moyenâgeux hein^^ un exemple que j’ai vu c’est les « report card ». J’ai deux élèves de 2ème année qui ont ça. A la fin de chaque cours, chaque prof doit écrire comment l’élève s’est comporté et signer. J’imagine que c’est contrôlé par l’administration et que les parents doivent signer. Ça part du principe que les élèves seront plus sages s’ils se savent bien surveillés… ça doit pas marcher à tous les coups car une des élèves avec un « report card » doit maintenant passer toutes ses récrés devant le bureau de la directrice !

 

Pour finir, un détail plus… idéologique je dirais. Ici, être prof, c’est avoir un boulot comme un autre, c’est une vocation comme une autre. Ici je n’ai pas l’impression que le prof est un symbole. Alors qu’en France ça reste un métier un peu à part, que les gens en parlent avec admiration ou avec dédain (petite pensée pour Nicolas le Nain au passage). Ça ne laisse pas souvent indifférent. Ça ne veut pas dire qu’ici ils sont blasés et indifférents, hein, loin de là ! Justement, comme c’est un boulot comme un autre, si ça ne leur plaît pas ils changent. Je ne sais pas si c’est mieux ou moins bien qu’en France, c’est juste une façon différente de voir les choses. Un de mes collègues a arrêté d’enseigner pendant 13 ans pour travailler avec les parents des élèves à la place, faire le lien entre les parents et l’école. Ironie du sort, c’est lui qui parle le mieux français de tous mes collègues !

 

Quant à la question cruciale du salaire…

Après avoir discuté avec une collègue j’ai appris que les profs gagnaient environ 1500 euros nets en début de carrière (poste fixe et temps plein) et dans les 2000 euros nets après. C’est donc un peu mieux qu’en France il me semble. Mais n’oublions pas que la vie est plus chère en Irlande (par exemple vivre à la campagne en Irlande vous coûtera plus cher que de vivre dans un endroit équivalent en France). J’ai aussi eu la confirmation que les profs étaient plutôt bien vus en Irlande. Les critiques sont les mêmes qu’en France : la question des vacances (mais ici c’est évoqué comme une blague) et le fait qu’on mette toute la pression de la réussite des élèves sur le dos des profs, alors que le boulot d’éducation est avant tout celui des parents…

Les profs d’ici me semblent aussi avoir moins de préparations et de corrections à faire, car il y a moins de contrôles. Mais cela peut varier selon les écoles !